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Aladji Touré : « L’artiste ne fait plus rêver parce qu’il y a des gens qui sont venus se balader dans ce métier »

Lorsqu’on parle de musique et précisément de guitare basse on ne peut s’empêcher de le mentionner comme celui-là qui a valablement contribué à l’essor de la musique camerounaise au travers de son instrument. Lui c’est Aladji Touré, un musicien camerounais qu’on ne présente plus car ayant consacré une partie importante de sa vie à faire ses preuves.

Nous l’avons rencontré lors de la RECAN 2019 à Yaoundé où il était invité par le pôle « art musical » pour animer une master class sur la guitare basse le 24 septembre dernier. C’est avec un réel plaisir qu’il a accepté de se prêter au jeu de questions/réponses au stand du Réseau des Journalistes Culturels du Cameroun.

Aladji Touré anime une master class sur la guitare basse au pôle “art musical” pendant la RECAN 2019 (c)

Quelle appréciation pouvez-vous faire de cette 4e édition de la RECAN ?

Magnifique ! Je suis juste heureux parce que venir échanger avec ces jeunes musiciens c’est juste magnifique. Ça fait partie aussi de ma vie de flirter avec ces jeunes-là et c’est que du bonheur.

Vous avez évoqué les jeunes précédemment. Dites-nous comment est-ce que vous percevez la musique telle que faite par ces derniers aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a déjà un phénomène que j’estime d’une importance capitale, il faut en parler. C’est qu’il y a beaucoup de « tintins », excusez l’expression… De temps en temps il faut dire les choses telles qu’elles se présentent. Il y a beaucoup de « tintins » dans notre métier depuis un certain nombre d’années qui nous bouffent la vie et qui font en sorte qu’on confonde tout le monde.

Maintenant l’artiste ne fait plus rêver parce qu’il y a des gens qui sont venus se balader dans ce métier et qui n’apportent rien à part des problèmes, du coup tout bat de l’aile. Je ne sais pas si ce sera nous mais ce sera certainement après nous parce qu’il y a encore du boulot. Je ne sais pas si je vais encore vivre longtemps pour gérer ce genre de choses qui ont du mal à se mettre en place depuis des années mais je croise les doigts et j’estime que parmi nous il y a quand même des gens qui ont envie de faire des choses, qui sont intègres, qui vont peut-être pouvoir diriger cette bande.

Quelle nuance peut-on faire entre la Société Civile de Camerounaise des Droits Voisins (SCCDV) dont vous faites partie de l’équipe dirigeante et le projet de fédération auquel aspire le MINAC à travers cette RECAN ?

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Je suis le président du conseil d’administration de la SCCDV… Nous sommes en train de faire un travail qui va à long terme être quelque chose de grandiose. ; ça va générer quand même pas mal d’argent. Alors la fédération… Je vais être franc. Je ne me suis pas spécialement attardé dessus en terme de réflexion mais tout dépend de comment les uns et les autres vont intégrer cette fédération, comment est-ce qu’ils vont la porter… Pour l’instant je me contente du rôle que je joue dans la Société Civile Camerounaise des Droits Voisins et j’ai un pari.

Il faut vraiment que je booste cette société ; c’est une grande première d’ailleurs, ça ne fait pas longtemps qu’elle existe, ça fait à peine deux ans. Il y a eu des droits voisins qui rentraient dans les droits d’auteur mais ce n’était pas développé et là l’Etat a demandé qu’on crée une société de droits voisins uniquement pour séparer les choses. Les musiciens instrumentistes qui jouent depuis des années dans des disques sont lésés parce que les auteurs se taillent la part du lion or le gars qui vient jouer est interprète. Il faut qu’il touche aussi donc la SCCDV est une société qui réunit tous les artistes confondus.

Comment évaluez-vous l’engouement des artistes par rapport à cette nouvelle société ?

En fait en ce qui nous concerne il n’y a pas de gros soucis puisqu’on attend un arrêté qui va nous permettre d’aller sur le terrain ; on fait un travail de fond. J’espère que dans un temps relativement court ce document va sortir et on va pouvoir signer des conventions avec la douane et autres pour gérer ce volet « copie privée ». « Copie privée » c’est tous les supports susceptibles dans lesquels on peut stocker des œuvres. Toutes les sociétés qui vont les commander pour les redistribuer vont payer des droits et ces droits vont être repartis… Et c’est la douane qui s’en occuper, c’est pour cela qu’on va signer une convention avec la douane et les finances aussi.

Aladji Touré à la RECAN il y a certainement un profit à tirer ; on se demande bien qu’est-ce qui vous a motivé à être présent aujourd‘hui ?

Dès que j’entends master class, formation, séminaire lié à la musique ça me prend. Je ne sais pas si vous avez entendu parler des ATMC (Aladji Touré Master class) de 2006 jusqu’en 2009 je crois… C’est mon dada en fait ; j’aime transmettre. J’ai fait 11 années d’études musicales, je ne vais pas garder tout ça pour moi. Plus je prends de l’âge plus j’ai envie de transmettre. En plus on a tellement de talents dans ce pays et il faut les orienter. Là c’est pas forcément les cours, non, je discute avec eux, je les oriente, comment travailler l’instrument, comment se tenir sur la scène, comment se comporter dans la vie de tous les jours en tant qu’artiste… C’est des petits détails comme ça que j’ai mis sur la table pour qu’on puisse être éclairé.

Quelles recommandations pouvez-vous donner à un musicien qui pratique de la guitare basse pour garder la performance comme vous ?

Il y a un seul secret en fait : c’est le travail. J’en ai tellement parlé tout à l’heure avec les autres, c’est le travail. Je leur ai dit qu’il faut travailler l’instrument, il faut être organisé, il faut être rigoureux. Il m’est arrivé de travailler pendant une période de 2 ou 3 années 7 heures par jour. J’allais au conservatoire, je faisais des nuits de studio de temps en temps donc j’arrivais à concilier tout ça et trouvais des moments pour travailler. Je leur ai demandé à un moment donné : vous faites combien d’heure ? Il y en a un qui s’est levé et m’a dit 3 heures. Les 3 heures là moi je suis sûr que « vous travaillez véritablement 10 minutes » parce que pendant les 3 heures voilà ce que eux ils font ici : il va se mettre à jouer tout ce qui lui passe par la tête ou un morceau qu’il a entendu jouer, après il va boire une bière, après il revient il n’est pas tout à fait lucide…

Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas or pour moi travailler 3 heures c’est beaucoup, c’est avec méthode, ça veut dire que tu montes tes gammes, tu travailles les approches chromatiques, tu travailles les notes voisines, les notes de passage, tu fais des relevés… Et tu te concentres avec un métronome qui t’indique le beat ; c’est ça qu’on appelle travailler de l’instrument, pas forcément jouer des morceaux. Et puis la théorie pour les musiciens d’ici, les jeunes surtout relève du miracle parce que pour eux c’est jouer, il y a pas d’école.

Quand je dis aux gens que j’ai passé 11 années à étudier de la musique ils disent « non ».

Comment voyez-vous l’avenir du Makossa que vous avez pratiqué et que vous pratiquez encore?

(Nostalgique) Makossa, c’est une excellente musique, quand elle est bien élaborée c’est juste top. Bon les gens disent que cette musique est en perte de vitesse ; c’est un mot « perte de vitesse ». Il y a d’autres musiques ; la musique c’est un phénomène de mode. On a eu le Soukouss, on a eu le Ndombolo, on a eu le Makossa, maintenant il y a ces jeunes-là qui arrivent avec autre chose. Ils appellent ça musique urbaine ; je ne sais pas pourquoi on dit musique urbaine ; c’est de la musique, c’est une inspiration… Ces jeunes-là ce que j’apprécie c’est qu’ils chantent bien dans l’ensemble. Ils se sont imprégnés de la musique américaine pour aujourd’hui s’imposer même si cette musique qu’on appelle musique urbaine manque d’âme parce qu’elle n’est pas représentative.

Ça fait mal de le dire mais je suis musicien, si je ne le dis pas c’est pas bien mais c’est eux qui ont le vent en poupe aujourd’hui et moi je dis juste chapeau, qu’ils continuent. Je pense qu’il faudrait qu’ils regardent ce volet de mettre beaucoup plus de beats africains, de ne pas trop s’éloigner parce qu’après il y aura plus de musique camerounaise. Ces jeunes gagneraient à se rapprocher des musiciens d’un certain niveau, ils pourraient leur apporter aussi un peu de logique et surtout  la technique.

Est-ce à dire que vous seriez prêt à vous lancer avec un jeune s’il vous sollicite ?

Il n’y a pas que ça ; c’est que je vais entrer dans cette musique en tant que producteur et là je vais peut-être orienter à manière. Je ne vais pas faire comme eux mais je vais les solliciter au niveau du chant. Ils ont de belles mélodies, leurs clips sont nettement mieux que ce qu’on faisait à l’époque…

Vous êtes une personne qui inspire au vue de votre gabarit artistique. Est-ce que vous avez pensé à laisser des empreintes de votre passage pour que la génération de demain puisse s’en inspirer ?

Ce que vous me demandez là c’est ce que j’ai fait tout à l’heure pendant deux heures. Alors j’ai laissé d’autres choses, pas que j’ai laissé puisque je suis encore vivant (rires) mais j’ai un ouvrage par exemple qui fait le tour du monde, qui est sorti en 2005, qui porte la musique camerounaise très haut. Ça s’appelle « Les secrets de la basse africaine », ça c’est quelque chose qui va rester ; les occidentaux se l’arrachent. Je fais un papier sur l’Assiko, le Bolobo, le Benskin, le Mangabeu et le Makossa. Si je suis aujourd’hui membre de la SOCILADRA c’est parce que j’ai écrit cet ouvrage, c’est le seul d’ailleurs que j’ai écrit. Il y a aussi toutes les master class que j’ai organisées depuis 2006.

Il y a beaucoup de musiciens aujourd’hui qui excellent à travers le monde qui sont camerounais. Vous allez à Douala par exemple la moitié des cabarets ce sont des musiciens qui sont passés par mon école. Il y a aussi une partie ici. Même le bassiste qui joue avec Youssou Ndour aujourd’hui est passé par mon école ; il y a Alain Oyono, le saxophoniste actuel de Yousous Ndour, il a fait deux années consécutives aux ATMC ; il a même été lauréat… Je n’ai pas chômé…

Dans la suite de cet entretien nous vous proposerons trois moments qui ont marqué la carrière artistique d’Aladji Touré.

Propos recueillis par le Réseau des Journalistes Culturels du Cameroun et retranscris par Colbie MEDJOM

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Colbie Medjom

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