Aujourd’hui on a plus besoin de vous présenter mais il y a certainement des choses sur vous qu’on ne sait pas. Parlez-nous de vous dans ce sens-là.

Je m’appelle Wakeu Fogaing, je suis un artiste dramatique qui commence à explorer le monde du cinéma que j’ai évité pendant mes vingt premières années de carrière. Je viens de réaliser mon premier film « Le revers de la haine ».

Vous êtes un artiste à plusieurs casquettes notamment comédien, dramaturge et écrivain. Comment se fait votre entrée dans le monde de l’art ?

C’est en 1984 en classe de troisième que la lecture de « Les femmes savantes » de Molière me pousse à aller m’inscrire dans le club théâtre du collège Saint-Thomas D’Aquin de Bafoussam. Et deux ans plus tard dans une troupe amateur de la ville et en 1992, je quitte la ville pour aller à Yaoundé m’inscrire à Alabado Théâtre de François Bingono pour approfondir mon jeu d’acteur et ma perception de la dramaturgie. En un an de travail intense à Alabado, j’ai réuni le matériel nécessaire pour mener à bien une carrière d’homme de théâtre.

Il y a plusieurs années vous aviez des rôles dans les films mais aujourd’hui vous êtes plus sur des scènes que sur des plateaux de tournage. Pourquoi ?

C’est le contraire madame la journaliste. J’ai joué dans mon premier film en 2006 ; c’était White matérial  de la réalisatrice Claire Denis. Les planches du théâtre ont toujours été mes favoris artistiques. Avec le théâtre j’ai fait le tour du monde. J’ai fait quatre fois le festival d’Avignon en jouant les classiques comme Corneille, en jouant à la cour d’honneur du palais des papes et à la Carrière de Boulbon. Le cinéma franchement, c’est maintenant que je m’y mets après la réalisation de mon premier long métrage.

Comme mentionné plus haut on vous connaît également comme écrivain mais cela fait un moment que vous n’avez plus fait paraître vos écrits ? Que se passe-t-il ?

Je suis auteur dramatique plus précisément et j’écris tous les jours, j’ai déjà une trentaine de textes dans mes tiroirs et quatre seulement publiés. Mais il faut savoir que la scène est la première forme de publication du théâtre. Et plus d’une vingtaine de mes œuvres ont déjà été portées sur scène ici au Cameroun comme ailleurs.

Vous êtes à une trentaine d’années de carrière dans le théâtre. Comment pouvez-vous décrire votre parcours jusqu’ici ?

Je suis très content de la carrière que j’ai menée jusqu’ici. De la connaissance que j’ai acquise sur le terrain et qui me permet aujourd’hui de partager par des ateliers de formation et des colloques. Je regrette seulement le fait que mon pays n’ait toujours pas de salles spécialisées pour le théâtre et que tous ceux comme moi qui sont dans ce métier n’aient pas de statut social reconnu. Il y a tellement de charlatans dans notre domaine qui confondent l’acteur et le comédien, le professionnel et l’amateur, l’artiste et l’artisan… l’humour et la comédie, le cinéma et le théâtre. Ça va dans tous les sens. Et c’est le sens pédagogique de cet art qui en prend un coup pour le grand malheur des consommateurs.

Aujourd’hui il se pose un problème de visibilité du théâtre et ses métiers connexes au Cameroun, ce qui fait que le public ne s’y est pas habitué comme c’est le cas avec la musique ou le cinéma. D’après vous qu’est ce qui cloche et que faut-il faire ?

L’état a créé les instituts des beaux-arts pour réorganiser par la formation notre théâtre ainsi que les autres arts malades de trop d’amateurisme. Le théâtre souffre du manque de salle pour sa production et son expression, il se joue dans des lieux informels et nage dans un océan de personnes qui n’ont reçu aucune formation de spectateur. Les autorités du pays ont peur du théâtre à cause de sa capacité à peindre la réalité, à décrire la vérité et à dramatiser les fléaux qui cancérisent la société. Et comme ces autorités pour la plus part ne servent plus le pays mais se servent, il faut tenir le théâtre hors d’état de nuire à leur projet de déstabilisation de la nation prospère. Voilà pourquoi on est en train de former les artistes sans créer des lieux emblématiques d’expression artistique.  Je pense que la décentralisation et la restructuration d’une politique culturelle nationale permettra aux collectivités locales de se dynamiser par la construction des salles de théâtre, de danse, d’exposition, de concert et surtout des conservatoires pour  valoriser les chefs-d’œuvre.

Pour vous en quoi est ce que les arts de la scène en général et le théâtre en particulier peuvent contribuer au développement du Cameroun ?

Le théâtre est un art indispensable pour l’équilibre moral et spirituel d’un peuple. Il participe au développement humain continuel en sensibilisant la population sur les pertes de valeur et la dignité. C’est au théâtre qu’on met en scène les douleurs possibles à surmonter en tant que humain. C’est au théâtre qu’on essaie de traiter l’amour, le deuil, la grandeur, la chute, la honte, l’orgueil, le chagrin, le rêve, la vérité et le mensonge… Tous ces états d’être que ni l’assemblée nationale, ni les collectivités locales ne traitent pendant les réunions.  Un peuple qui n’écoute pas son théâtre ne comprendra jamais comment arrivera sa perte incontestable.

Wakeu Fogaing sur la scène de l’ouverture du Festival du conte Minkana 2018 (DR)

Vous êtes également le directeur de la troupe de théâtre Feugham à Bafoussam. Parlez-nous de vos activités et de vos réalisations surtout en ce qui concerne l’épanouissement des jeunes qui veulent exceller dans le théâtre.

La Compagnie Feugham travaille depuis sa création le 30 novembre 1993 à faire entendre les textes des auteurs du monde par son programme hebdomadaire « Aux fils des mots » qui consiste à lire à haute voix un livre d’un auteur et en débattre ; nous créons au sein de la compagnie deux spectacles par ans que nous jouons partout et dans tous les milieux qui s’offrent à nous. Nous offrons régulièrement des stages de formation à des auteurs et aux acteurs qui souhaitent exercer le métier.

En Mars dernier vous étiez sur la scène du Festival du conte Minkana à Yaoundé organisé par le jeune comédien et conteur Azazou. Parlez-nous de cette collaboration.

Le Festival Minkana m’a contacté pour que je leur fasse un spectacle de conte pour l’ouverture du festival. Je n’avais qu’un spectacle de récits et ça a été retenu.  Je suis venu soutenir Azazou qui se bat depuis plusieurs années déjà pour rendre populaire une plateforme du conte et des épopées. J’étais très content de participer à cette fête.

A quand votre retour dans le cinéma ?  

La Compagnie Feugham a déjà engagé le train de son cinéma en produisant « Le revers de la haine » ce long métrage fiction. Nous travaillons pour faire un autre film quand on aura rassemblé les fonds nécessaires. En attendant moi Wakeu Fogaing je fais l’acteur dans le film des autres. Depuis 2016, je travaille dans trois projets de cinéma par an.

Quelles sont les initiatives sur lesquelles vous travaillez en ce moment, ainsi que vos projets à venir ?

Personnellement en ce moment, je travaille sur l’écriture d’une petite forme que j’ai titrée : Les pensées de monsieur Nimportequi. C’est un ensemble de petites maximes décalées pour titiller l’esprit de ceux qui l’entendront ; par exemple : « un chauffeur qui roule à tombeau ouvert est un mort pressé », « celui qui lève les yeux pour chercher Dieu est un aveugle spirituel », si tu retiens trop longtemps une femme qui veut te quitter, elle restera sans toi. ». Et tout à côté, j’écris le scénario d’une série pour la télévision.

  • Question d’un lecteur :

Je suis un autodidacte et mon niveau ne saurait aujourd’hui se limité au BEPC que j’ai eu au collège. Ou bien à la classe de première que je n’ai fait que pendant une semaine.  J’ai n’ai pas le Bac. Mais le bac ne me manque pas. Merci.

 

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